Le «jeu» chez le cheval… bon ou mauvais signe?

Tout d’abord, qu’entend-t-on par «jeu» exactement? Comment pourrions-nous définir l’action de «jouer» chez un cheval? Les chevaux ne sourient pas, ne rient pas et ne pleurent pas. Leur langage est bien différent de celui des humains et des chiens que nous connaissons souvent mieux. Il faut avoir l’oeil bien aiguisé pour voir de la peur là où tous les gens voient de la fierté, pour voir de la frustration là où tous les gens voient de l’enthousiasme, pour voir un cheval qui pète les plombs alors que tout le monde voit un cheval qui s’amuse….

 

 

Comment donc savoir si un cheval est heureux et a du plaisir? En fait, le seul moyen d’être absolument certain de l’état d’esprit réel des chevaux lorsqu’on dit qu’ils «jouent» serait de mesurer le taux de certaines substances chimiques dans leur cerveau (adrénaline, cortisol, dopamine, endorphine et sérotonine), ce qui révèlerait si le cheval a du plaisir ou non.

 

Faute d’étude scientifique, dans la pratique, il est aussi possible de se faire une idée. On constate que les chevaux dont les besoins fondamentaux ne sont pas comblés (par exemple cheval confiné au box, sans contact avec d’autres chevaux, rationné dans son fourrage et soumis à un entraînement intensif générateur de stress) vont présenter beaucoup plus de comportements qualifiés comme du jeu que les chevaux vivant en troupeau, libres, avec du fourrage à volonté, et en l’absence presque total de stress. C’est là un indicateur majeur. La scientifique Martine Hausberger, directrice de recherches au CNRS, chercheuse pour l’Université de Rennes et auteur de plus de 80 publications dans des revues scientifiques internationales, a également mis cette observation en évidence dans son article: «Le jeu chez le cheval adulte : indicateur de bien-être ou de mal-être ?».

 

 

Pour ma part, je crois que les besoins des proies et des prédateurs sont bien différents, et donc leurs comportements aussi. Le «jeu» s’observe d’avantage chez les prédateurs, qui au cours de leur évolution, ont développé cet aspect bien plus que les proies, elles davantage exposées au stress et n’ayant pas du tout les mêmes préoccupations et enjeux.  

 

 

Chez tous les animaux, le «jeu» s’observe surtout chez les jeunes individus et se rapporte à des comportements que l’animal aura à vivre dans sa vie d’adulte (rituels liés au combat par exemple). Chez la proie, on peut voir dans la nature de jeunes étalons ou de jeunes cerfs pratiquer leurs techniques de combat sans enjeu réel. Chez les prédateurs, on peut voir de jeunes loups ou de jeunes lions se chamailler ensemble. Ce «jeu» est essentiel pour leur permettre de développer des techniques de combat, apprendre à connaître leur force, etc. Chez les prédateurs adultes, on peut observer une forme de jeu entre les partenaires dans un rituel de reproduction, ou entre les membres d’une meute qui sont proches pour raffermir les liens. Chez les proies, ce genre de «jeu» n’est pas observé chez les adultes à l’état sauvage. Les chevaux utilisent d’autres moyens (comme le toilettage mutuel) pour resserrer les liens entre eux, mais pas le jeu comme on le conçoit nous les humains.

 

 

 

 

J’aimerais aussi souligner que le «jeu» observé chez les animaux à l’état sauvage (et donc qu’on pourrait qualifier de «sain») auquel je fais allusion ici implique au moins deux partenaires. Un cheval qui commence tout seul et sans raison à courir, ruer, sauter, rouler la tête et aller déranger ses congénères n’est PAS un comportement qu’on retrouve chez les chevaux vivant dans la nature et n’est pas selon moi un comportement de jeu, mais plutôt l’indicateur d’un déséquilibre intérieur chez le cheval. Quand je vois un cheval avoir ce comportement, je sais que quelque chose ne va pas dans sa vie, ou qu’il vient de se passer un évènement qui l’a stressé (entraînement, confinement au box, privation de nourriture….).

 

Il me suffit d’observer un troupeau de chevaux pour avoir une idée du climat qui règne dans l’enclos. Par exemple, sur une route que j’emprunte souvent, il y a quelques écuries où on voit bien les chevaux de la route. Il y a un endroit où les chevaux ont toujours du foin dehors, et un autre où je ne vois jamais rien à manger. La différence est flagrante! Les chevaux n’ont pas du tout le même comportement dans les deux endroits. Dans le premier enclos, les chevaux sont toujours calme, l’ambiance est détendue, les chevaux sont au repos, mangent tranquillement, je ne les vois jamais courir, se mordre, etc. Leurs besoins sont comblés, ils ont ce qu’il leur faut et en quantité suffisante, le stress est à son minimum. Dans le deuxième enclos, peu importe l’heure à laquelle je passe, les chevaux sont soit figés, la tête haute et le postérieur levé en posture de défense passive, soit ils se mordillent, courent, ruent… Le climat est très différent d’un enclos à l’autre, simplement parce que les chevaux ne sont pas gardés dans les mêmes conditions.

 

Il n’y a rien de dramatique dans le fait de voir son cheval faire quelques galipettes à sa sortie au pré après un séjour en boxe, puis une fois son trop plein d’énergie sorti, se calmer et commencer à manger paisiblement. En fait, même si cela témoigne d’une tension accumulée, c’est une façon saine de l’exprimer et de se défouler. Vaut mieux un cheval qui explose qu’un cheval qui garde tout à l’intérieur, s’isole et continue de «ruminer» dans son coin même lorsqu’on le remet en liberté. Là où le «jeu» devient problématique, c’est quand le cheval ne retourne pas vaquer à ses occupations au bout de quelques ruades, qu’il n’arrête pas de courir, qu’il a la queue levée (signe de tension extrême), qu’il sème la pagaille dans le troupeau, etc . On a affaire là à un cheval qui n’est pas bien émotivement et dont l’accumulation de stress ne date pas d’hier.

 

 

Une autre forme de «jeu» qu’on observe souvent est celle de s’amuser avec des objets. Par exemple quand deux chevaux tirent sur le licol de l’autre, ou qu’un cheval trouve un morceau de corde et la tient dans sa bouche pendant des heures… Les comportements de curiosité et d’exploration que l’on considère comme normaux pour un cheval face à un objet nouveau et neutre sont : aller voir, sentir, toucher, puis s’en désintéresser. Par contre, lorsque le comportement d’exploration ne fini pas, qu’il s’intensifie, devient obsessionnel ou agressif, il révèle des frustrations générales ou en lien avec l’objet en question. Ce ne sont pas là des comportements normaux et des chevaux qui n’ont jamais été manipulés par des humains ou qui n’ont jamais vécu de stress en lien avec de l’équipement ne présenteront pas de telles stéréotypies.

 

Un cheval seul en boxe toute la journée et qui de surcroit n’a pas du foin à volonté va présenter des comportements comme des tics, gruger son boxe, taper du pied, ruer, montrer les oreilles (augmentation de l’irritabilité due à la frustration, comme chez les humains!) au lieu de lui permettre d’aller dehors, les gens vont lui acheter des «jouets» pensant qu’il s’ennuie…. Au risque de vous décevoir, s’il mord avec autant d’ardeur le joli ballon bleu que vous lui avez acheté, ce n’est pas parce qu’il a un plaisir fou à s’amuser avec lui, mais bien parce qu’il redirige toute sa rage contre cet objet. Et c’est triste à voir…

 

 

Le cheval ne «joue» pas, il ne s’amuse pas, il ne retire pas de plaisir du fait de mordiller une corde pendant des heures. Il se défoule, il exprime un stress qu’il a vécu avec de l’équipement, ou le fait qu’il n’avait jamais eu jusque là la possibilité de prendre contact, de «faire connaissance» avec l’objet à sa guise. Un cheval qui a eu une mauvaise expérience avec le mors par exemple, peut prendre une corde dans sa bouche et la placer exactement à l’endroit du mors, puis tomber «dans la lune» et ne plus bouger pendant de longues minutes, comme s’il revivait la scène dans sa tête.

 

 

Les chevaux peuvent reconnaître les différentes parties de l’équipement que nous utilisons. Lorsqu’on permet au cheval de sentir le harnachement avant de le lui poser sur le dos, un cheval qui n’a pas de bons souvenirs de l’étape du sanglage, par exemple, peut nous le démontrer en s’attardant davantage à sentir ou à mordiller la sangle que les autres morceaux de l’équipement. Un cheval qui a éprouvé de la peur ou de l’inquiétude avec un objet (ex. : chambrière, corde, balais…) va chercher à aller «se rassurer» ou à «s’affirmer» face à lui lorsqu’il sera libre et en aura l’occasion. On dit souvent qu’il «joue» avec l’objet, mais quand cela dure longtemps et survient à répétition, il s’agit plus que d’une simple exploration de l’environnement et devrait nous porter à croire que le cheval a vécu du stress en lien avec cet objet, souvent sans que nous nous en apercevions. Il est tout à notre avantage et à celui du cheval de permettre à ce dernier d’explorer à sa guise tout équipement avant d’en faire usage. Cette habitude bien simple rassure énormément la nature insécure des chevaux et évite qu’ils refoulent leur inquiétude dans le futur.

 

 

On qualifie souvent de «jeu» les comportements sans but précis qu’on n’arrive pas à expliquer chez notre cheval. Mais n’oubliez jamais que pour qu’un jeu en soit un, il doit impliquer la notion de «plaisir». Alors… bien déprimante, pour un propriétaire de cheval, l’idée d’une vie sans jeu? D’un point de vue humain, peut-être… Mais le cheval est ainsi fait, et il ne s’en plaint pas! En réalité, les chevaux en tant que proie préfèrent la détente, l’absence de stress. Quand tous leurs besoins sont comblés (eau, nourriture, espace, liberté, congénères, minimum de stress avec l’humain…) c’est là que le cheval est bien! N’est-ce pas là le plus important?

 

 

 

Claudia Parent,

Intervenante en comportement équin

www.therapie-animale.com